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Pollution radioactive en Afrique

AREVA mon amour - 5

Dossier réalisé par Jean Duflot

lundi 25 août 2008, par Forum Civique Européen

Dans les articles précédents nous avons essayé d’informer sur les agissements d’Areva, fleuron emblématique de la filière nucléaire en France. A partir des incidents de la Centrale de Tricastin, nous avons élargi sa responsabilité à un ensemble de nuisances plus ou moins graves qui menacent les milieux de vie où elle est implantée. Une randonnée buissonnière en nucléocratie qui nous a conduit aux mines du Gabon et du Niger…

Au début des années 60, la demande française en uranium est dopée par l’idéologie de la souveraineté nucléaire nationale. Le Sahara est le théâtre d’essais pleins de poésie pyrotechnique (Gerboise bleue, Gerboise verte etc…).

C’est la naissance de la force de frappe française chère à De Gaulle.

En deux ans, les populations environnantes auront droit à un récital de 17 explosions (4 aériennes et 13 souterraines) dont les réminiscences génétiques restent toujours vivaces. Les autochtones n’oublieront pas de si tôt leurs ancêtres gaulois. Après l’indépendance de l’Algérie, la France a délocalisé ses polygones de tir dans les atolls de Muroroa et de Fangataufa. Entre 1966 et 1996, année de la signature par la France du TICE (Traité d’interdiction complète des essais), les Polynésiens ont été les spectateurs privilégiés d’une formidable féerie atomique : un show son et lumière de 210 essais souterrains et sous-marins qui les ont généreusement dotés de radionucléides. De génération en génération, la flore, la faune et les humains risquent de pérenniser les stigmates de la civilisation nucléaire.
C’est de ses besoins en combustible militaire qu’est née la ruée vers l’uranium extra-hexagonal. Et la filière civile de la production d’électricité s’est développée en synergie industrielle avec les impératifs de la Défense.

Dès 1958, et jusqu’en 1999, la CEA (Commissariat pour l’énergie atomique), puis la Cogema (Compagnie générale des matières nucléaires), aujourd’hui Areva NC, ont exploité plusieurs gisements au Gabon, à Mounana, à Oklo et à Boyindzi. Dans cette période, la société COMUF, filiale d’Areva, a extrait 6.600.000 tonnes de minerai et produit 26.000 tonnes d’uranium (uranate à 75% en teneur U). Le traitement de ce pactole a généré près de 8 millions de tonnes de résidus hautement radioactifs. Selon l’exploitant, après la fermeture, les sites auraient fait l’objet d’un « réaménagement conforme aux standards internationaux ». Entre 2001 et 2006 pas moins de quatre missions de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) avaient témoigné de la normalisation des lieux. Entre nucléocrates…
Or, une toute autre vérité a commencé à émerger des sites miniers tombés en désuétude. Des travailleurs de Mounana ont révélé que 2 millions de tonnes de déchets uranifères avaient été déversées dans des rivières entre 1961 et 1975. A plusieurs reprises, des témoins impartiaux ont constaté de graves négligences dans le confinement des résidus… Simples remblais de terre en couverture des silos, enfouissement superficiel de boues à faible granulométrie, érosion éolienne et lessivage des décharge. Pour les frais du « réaménagement » Areva avait sollicité un budget du Fond Européen de Développement. Une démarche assez significative de son déficit de responsabilité.

En 2006, à la suite des enquêtes menées au Niger par la SHERPA [1] associée au laboratoire de la CRIIRAD, des anciens employés de la COMUF et le collectif gabonais CATRAM [2] les avaient alertés sur les conditions de travail et l’état de santé des populations environnantes. En 2007 un rapport accablant sur l’état des lieux démontrait l’ineptie des documents officiels. On y apprenait que la plupart des ouvriers travaillaient sans information ni formation préalables, souvent sans masques, sans gants ni dosimètres ; qu’ils étaient donc exposés en permanence au minerai, aux poussières radioactives et aux gaz toxiques (radon 222, thorium 230). Les mesures de détection du laboratoire attestaient une puissante radioactivité résiduelle (de 100.000 à 500.000 Bq/kg), bien au dessus de toutes les normes en vigueur (OMS, UE ). A la périphérie des habitats, les verses des stériles restent accessibles à tous ceux qui veulent recycler les éléments des installations minières : on en a retrouvé comme matériaux de construction dans une maternité, au marché, dans des écoles et des maisons de Mounana. Pas étonnant que le bilan sanitaire ne cesse de s’alourdir (dermatoses, grossesses difficiles, pathologies pulmonaires, cardio-vasculaires, cancers… et nécrologie très au-dessus de la moyenne nationale) .

Notamment, des années après la fermeture des mines, on constate de plus en plus de décès suspects parmi les anciens employés expatriés en Europe. Face à cette réalité, pas de suivi médical adapté, manque de médecins, pas d’accès aux dossiers médicaux, et un Observatoire de la santé prévu…par AREVA qui persiste à nier sa responsabilité dans ces maladies « naturelles ». De toute façon, le Gabon c’est de l’histoire ancienne, un alibi récurrent pour gauchistes passéistes.

L’avenir c’est, entre autres pays à exploiter, le Niger.

A partir de 1969, la découverte des gisements d’Arlit et d’Akouta, dans le nord du désert du Sahara a boosté la production d’uranium. En trente ans, la Cogema/Areva s’est félicitée d’avoir extrait près de 80.000 tonnes de minerai des carrières à ciel ouvert d’Arlit et des galeries souterraines d’Akouta. Dans les années 80, 40% de la production mondiale provenaient de ces sites nigériens et des milliers de tonnes étaient exportées en France par le port de Cotonou (Bénin). Actuellement le volume de production est de 3 à 3500 tonnes d’uranium par an. Jusqu’à récemment, à travers ses filiales, la SOMAÏR et la COMINAK, le groupe y puisait un tiers de ses besoins (6.000 tonnes : soit 40% en provenance du Canada, 25% du Kazakhstan, 30% du Niger). En 2007, un différend entre le gouvernement nigérien a modifié quelque peu le rapport de forces. Toutefois, moyennant hausse des prix, part de minerai (300 t) et prébendes, Areva a réussi à reconduire les accords d’exploitation. Avec ses réserves de 400.000 tonnes (200.000 à Imouraren), le Niger reste un territoire rentable. En échange de 5 nouveaux permis d’exploration la multinationale s’est engagée à moderniser le site d’Imouraren et prévoit un rendement de 5 à 6.000 tonnes en 2012. Malgré la diversification en cours (Namibie, Afrique du sud, Centrafrique…), la concurrence australienne, indienne et chinoise, la rebellion touareg (FNJ) [3], Areva continue de s’y approvisionner en « yellow cake » [4] et d’accumuler derrière elle les déchets.
Tout aurait pu continuer pour le mieux dans le meilleur des mondes nucléaires possibles, si des ONG comme Aghir In Man (le bouclier de l’âme), SHERPA, CRIIRAD, Sortir du nucléaire, Médecins du monde, Association des médecins du canton de Genève n’avaient entrepris de révéler les agissements de l’exploitant privilégié du gouvernement nigérien.

En 2000, l’association nigérienne, fondée par un ouvrier touareg de la COMINAK, A.Alhacen, informait l’opinion des exactions d’Areva. En 2003, à son instigation, des juristes de SHERPA et des scientifiques de la CRIIRAD tentent une enquête mais sont contrés par la direction du groupe (matériel saisi à l’aéroport, difficultés d’accès aux sites). Ils en ramèneront un pré rapport bourré de questions inquiétantes préludant à l’étude plus approfondie de 2007.

Pourquoi aucune maladie professionnelle n’est déclarée auprès de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (la dernière liste date de 1962) ?

Pourquoi deux hôpitaux financés par les deux sociétés Somaïr et Cominak distantes de quelques kilomètres, alors qu’un établissement public existe à Arlit ?

Pourquoi les contrôles de radioactivité sont-ils confiés à l’ALGADE, un organisme de la Cogema/Areva ?

Pourquoi aucune corrélation n’est faite entre les dix premières pathologies de la ville (allergies, troubles pulmonaires, ophtalmiques, sinusites, asthmes, ORL, asthénie sexuelle …) et les effluents des mines (poussières, gaz, eaux) ?

Pourquoi l’hôpital Cominak a- t-il passé commande d’un important stock de viagra ?

Pourquoi les statistiques croissantes de cancers établies par l’hôpital public sont- elles catégoriquement contestées par les hôpitaux d’Areva (Deux ou trois cancers de fumeurs …sic) ?

Pourquoi les employés (souvent des nomades de passage) sont-ils maintenus dans l’ignorance des résultats des dosimètres ?

Désinformés sur les risques d’exposition ?

Et enfin, pourquoi tant de pressions pour faire échouer la mission de novembre 2003 ?

Qu’avait-on d’aussi grave à dissimuler ?

Une des réponses possibles tombe le 25 avril 2005, dans un reportage de Canal+ (magazine 90 minutes). On y découvre un document secret d’Areva signalant que l’eau potable d’Arlit (86.000 habitants) est lourdement contaminée à l’Uranium. Un article du Monde (26 avril 2005) explicitant l’affaire ne sera suivi d’aucune réaction. En 2007, malgré les menaces et les pressions, une deuxième mission a rapporté des deux sites, entre-temps « certifiées ISO 14001 » [5], quelques données redoutables. Les femmes et les enfants d’ « Arlit deuxième Paris » [6], décor parodique devenue ville fantôme, dépotoir et souvent mouroir des chômeurs et des clandestins subsahariens, s’approvisionnent dans les décharges à ciel ouvert. Des montagnes de stériles et de déchets industriels s’entassent à la périphérie des mines. La verse de la Cominak a compacté à même le sol 10 millions de tonnes de résidus. Dispersés par l’érosion éolienne, les poussières et les gaz se propagent sur des centaines de kilomètres.

Film d’Idrissou Mora Kpaï

Comme au Gabon, les citadins et les nomades ont récupéré et recyclé des métaux contaminés par le radium (jusqu’à 250.000 Bq/kg) en outils, voire en ustensiles de cuisine. Les valeurs radioactives des sables contaminés oscillent souvent entre 1000 et 10.000 fois les normes les plus laxistes. Autour des sites miniers, et dans les villes d’Arlit et d’Akokan (rues, école, hôpitaux), les enquêteurs ont relevé des radiations gamma 100 fois supérieures aux niveaux normaux. Or, malgré les injonctions du Centre National de Radioprotection de Niamey, l’exploitant a mis des mois à procéder à des ébauches de décontamination. Par ailleurs, les mesures de la CRIIRAD dans les eaux industrielles (40% de l’eau douce) et les eaux potables des nappes fossiles, non renouvelables, ont dépassé en radioactivité toutes les normes en vigueur. En juillet 2006, un camp d’Imamouren a consommé pendant plusieurs semaines des eaux chargées d’uranium. On comprend mieux alors qu’Aghir In Man n’hésite pas à qualifier tout cela de « crime contre l’humanité ». Un crime à prendre d’autant plus au sérieux qu’il risque de tuer lentement, impunément, pour ainsi dire en catimini, pendant des décennies, des siècles, voire des millénaires. Faudrait peut-être songer plus souvent à tout ce qui se trame en amont de nos interrupteurs…
Jean.

Notes

[1Association de juristes.

[2Association d’anciens mineurs

[3Front National pour la Justice.

[4Pâte de minerai concentré à l’acide.- Teneur en U , 750kgs/tonne

[5Label « bio » du nucléaire

[6Titre d’un film d’ Idrissou Mora Kpaï

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